Le droit de vieillir

Après de longues et tumultueuses plaidoiries la séance touche à sa fin. Le débat semblait joué d’avance et pourtant…
D’un côté les « anti-âge », insurgés contre le temps qui passe. De l’autre les « pro-âge », contestataires de cet immobilisme modeux.

– « Vraiment aucune ride apparente ? »

– « Pas pour une icône intouchable », répondent les « anti-âge ».

– « Ben justement… »

– « Les icônes incarnent un idéal, un état d’esprit accompli. Leur message est transgénérationnel. »

– « La bêtise aussi, est transgénérationelle. Un idéal est une force de caractère exemplaire qui se met au niveau des gens, c’est ainsi qu’il parle à tout le monde.
Effacer les années passées c’est renier la jeunesse. »

Ensuite la partie plaignante a fait défilé à la barre une série de quinquas, sexas et plus, représentatives de la jeunesse intérieure, (tout en précisant que certaines ne pouvaient malheureusement pas se présenter sans assistance photoshop) :

 

 Tilda pour Chanel

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Catherine Deneuve pour Louis Vuitton

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A ce moment la défense s’est levée pour manifester son objection, déclarant que les témoins n’étaient pas représentatifs de leur âge.

Les pro-âge ont clamé de plus belle leur désaccord à l’utilisation abusive de logiciels de retouche, signalant qu’ils s’étaient montrés prévenants sur ce point. Ils ont promis que les témoignages suivants y seraient moins exposés.

Linda Rodin pour the Row a ensuite fait son entrée.

the-row-Linda-Rodin

Jessica Lange pour Marc Jacobs.

Jessica-Lange-marc-jacobs

Charlotte Rampling pour NARS.

Charlotte-Rampling-nars

Jacqueline Murdoch, alias Tajah pour Lanvin.

Jacqueline-Tajah-Murdock-Lanvin

Puis Carmen Dell Orefice.

Carmen-Dell-Orefice-touch

 

Enfin le verdict est tombé. Malgré le scepticisme des jurés en mal sincérité, (certains avaient perdu toute confiance disaient-ils), le droit de vieillir a été accordé.

 

Qu’il est bon d’assister à l’éveil d’une nouvelle liberté, à l’affranchissement d’un vieil immobilisme modeux. Les petits soldats perchés là-haut, en charge de la défense de l’image de soi, ont baissé la garde, tandis que d’autres s’apprêtent à mettre le feu aux poudres.

Lentement mais sûrement la barrière fléchit, l’enceinte s’entre- ouvre, laissant s’échapper l’énergie d’une radiance intérieure.

La grande muraille, dont le socle repose sur des idées joliment véhiculées, verrouillées par le temps, et fleurie par l’impression que la vie s’arrête une fois figée sur papier glacé… la voilà questionnée par l’étonnante sensation qu’il tient à chacun d’être beau à tous les âges.

Et du temps il en faudra encore, pour s’approprier cette nouvelle liberté.

Mais la raison de ce revirement, la revendication de ce nouveau droit n’est-il pas financier avant-tout ? Ne serait-on pas en train d’assister à l’assaut d’un marché fructueux, celui des quinquas, qui ne demandent qu’à mieux vivre ?

Qu’importe, notre droit est accordé. Prenons déjà le temps de souffler un instant, il serait dommage de se faire des cheveux blancs pour rien.